Interview de Philippe VIVIEN

Entretien avec Philippe VIVIEN, ancien DRH d'AREVA, aujourd'hui directeur général d'Alixio.

Sa vision sur l'évolution du marché du travail après l’ordonnance sur le portage salarial du 2 avril 2015.

 

 

1. Selon vous, quelle est la tendance actuelle de l’évolution du marché du travail ?

 

Les textes récents, à partir de la loi de sécurisation de l’emploi de 2013, semblent construire une nouvelle vision du marché du travail pour les entreprises comme pour les salariés. L’objectif étant désormais que les entreprises puissent faire évoluer leur organisation sans passer forcément par des plans sociaux.

Il est désormais possible de poser une limite de temps aux négociations en contrepartie de laquelle des garanties sociales supplémentaires sont accordées aux salariés. Fixer ce délai favorise tous les aspects « investissement et développement » de l’entreprise.

Le deuxième enjeu de l’évolution du marché du travail c’est la portabilité. L’adoption et la généralisation de ce mécanisme va permettre aux salariés d’être moins frileux pour changer d’entreprise, de se former en amont d’un départ et de préparer les modalités de ce départ.

C’est un changement culturel en France où  changer de métier est principalement envisagé  sous la forme d’un licenciement. Or, changer de métier peut résulter d’une décision libre du salarié d’exercer une activité différente ou similaire dans la même région ou dans une autre.

Finalement, l’enjeu principal des récents textes est de redonner des libertés individuelles dans une protection collective.

 

2. Parmi ces textes récents, le Gouvernement vient de publier une ordonnance qui consacre le portage salarial. Qu’en pensez-vous ?

 

C’est une nouvelle étape dans l’évolution du système français qui ne se limite plus uniquement au CDI dans une grande entreprise.

Evidemment, il faut que le CDI reste la norme pour une certaine catégorie d’employés potentiellement plus précaire  mais aujourd’hui les ingénieurs et les cadres doivent pouvoir opérer des choix de carrière en toute liberté.

S’ils ont envie de créer leur société, de faire des allers-retours entre le statut salarié et le statut entrepreneur, des passerelles doivent exister. C’est vrai pour les salariés comme pour les entreprises qui doivent admettre qu’elles n’ont plus l’impérieux besoin d’être « propriétaire » d’un salarié avec un CDI pour envisager de collaborer sur la durée.

Le portage salarial est aussi utile pour la transition professionnelle des seniors que pour le début d’une nouvelle vie professionnelle pour un cadre. Tout salarié a intérêt à mobilier ses « compétence distinctives »  dans des environnements différents.

L’ordonnance qui sécurise le portage salarial devrait permettre de changer l’état d’esprit de ces dirigeants ce qui est encore loin d’être fait. Si les DRH, directeurs des achats, directeurs juridiques arrivent à comprendre que la loyauté des salariés à l’entreprise ou leur engagement n’est pas seulement un engagement lié à la feuille de paie ou lié au contrat de travail alors la situation se débloquera. Le portage salarial pourra ainsi connaître son véritable essor.

Pourquoi freiner un professionnel autonome qui veut travailler avec une autre entreprise alors qu’il peut lui apporter les meilleures règles de l’art tirées de ses expériences précédentes ?

 

3. Le Baromètre 2014 de la Fondation ITG montre que les salariés et particulièrement les cadres ont une plus forte aspiration d’autonomie, d’entrepreneuriat. Vous êtes le secrétaire général de cette Fondation, comment analysez vous cette mutation vers davantage de salariés à l’extérieur des murs de l’entreprise ?

 

Le Baromètre confirme une évolution profonde qui dessine  deux enjeux centraux : « missions de l’entreprise » et « fierté de métiers ».

Finalement, l’important pour le salarié ce n’est pas d’avoir le nom de l’entreprise X sur sa feuille de paie, c’est plutôt de répondre à la question qu’il se pose : « quelle est mon utilité dans l’entreprise ? » et  derrière quelle est l’utilité de l’entreprise pour la société.

Un double mouvement s’opère donc :

  • permettre au salarié de se développer sur le long terme en mobilisant ses ressources sur un projet,
  • permettre aux entreprises d’utiliser au mieux les ressources du salarié.

Si on en revient aux nouvelles formes d’emploi comme le portage, le défi c’est que les entreprises puissent accepter qu’une personne avec toutes ses compétences puisse être loyale sans être salariée. Il faut faire cesser le discours habituel des entreprises : « un salarié qui a démissionné n’est plus loyal »/ « un salarié qui n’est pas en CDl ne compte pas vraiment pour l’entreprise ».

Il faut revenir à l’essentiel : donner à chacun l’opportunité de développer ses compétences en dehors du cadre parfois contraignant.